N.B. : Au cours de la relecture de ce billet je suis tombé sur l’excellent livre de Roberto Di Cosmo qui vient de paraitre “Manifeste pour une Création Artistique Libre dans un Internet Libre” que vous pouvez trouver sur son blog ici et dont je conseille très fortement la lecture. L’approche est légèrement différente mais les valeurs défendues étant identiques, les solutions préconisées sont donc proches de celles de ce billet… à lire donc pour avoir une seconde vision (beaucoup plus large d’ailleurs) du même problème.
La fin d’une ère, pas d’un besoin
Le passage progressif du CD au téléchargement payant est souvent comparé à celui ayant eu lieu une vingtaine d’années auparavant du vinyle au CD. Diagrammes à l’appui, on nous montre comment, et bien que les revenus baissent de manière globale, la réduction des ventes de CD est pour l’instant en partie compensée par un accroissement du nombre de téléchargements payants.
Malgré le coté vaguement rassurant pour les grosses compagnies : il y a tout de même un support qui progresse; réduire, comme ils se bornent à le faire, le phénomène actuel à un simple transfert de support revient à nier que le mécanisme auquel on assiste est en réalité un changement de paradigme extrêmement profond.
De par son apparition quasiment simultanée de celle de l’homme et sa présence dans l’immense majorité des sociétés, on peut rapidement en conclure que la musique fait partie intégrante de l’être humain. Le rapport entretenu par chacun avec elle est bien sûr très variable, mais les personnes pouvant se passer complètement de musique semblent extrêmement rares : c’est un besoin pour l’homme, peut-être au même titre que celui de se vêtir ou de vivre en société.
L’avantage du disque, comme produit de consommation courante, était de pouvoir combler ce besoin de musique en s’affranchissant des contraintes de l’époque : attendre le passage d’un artiste dans le village ou la ville, un hypothétique passage à la radio, etc. Avec la généralisation des connexions internet haut-débit, qui au final ne remonte en France à pas si longtemps, et la possibilité de streamer ou de télécharger gratuitement (et plus ou moins légalement) ce que l’on souhaite dans des catalogues de plusieurs millions de titres, le manque comblé par le disque n’existe plus, il est alors complètement logique que son marché et l’industrie qui va avec s’effondrent : ils n’ont plus lieu d’être.
Il y a à l’heure actuelle des tentatives désespérées de maintenir cet état de manque, donnant d’ailleurs lieu à des désirs d’incursions graves de l’état et des grosses sociétés qu’il défend dans la sphère privée pour tenter de recouvrer artificiellement la situation précédente. L’exemple Kafkaïen en tête étant l’idée du mouchard Hadopi.
Voyant qu’après tant d’efforts, les résultats tardaient à venir (internet semblant s’attacher à rester libre et décentralisé), elles se sont dit qu’il faudrait peut-être tenter de s’adapter à minima et se sont mises à rêver d’une rémunération via les plate-formes de Streaming et leurs recettes publicitaires… Cela constitue aussi à mon sens un miroir aux alouettes qui ne trompera pas les artistes encore bien longtemps car bien que reposant à la base sur un système de comptabilisation plus sain que celui des ventes : le nombre d’écoutes d’un titre rend compte de son importance aux yeux des auditeurs; les revenus publicitaires sont tellement faibles (ou reversés de manière tellement parcimonieuse) qu’aux dernières nouvelles :
entre 0,02 et 0,03 centime d’euro [sont reversés] par titre écouté, 10% de cette somme seulement revenant à l’artiste
source : libération
il faut donc aux alentours de 10.000 écoutes pour que l’artiste gagne 20€, 2€ s’il est signé…
Obsolescence programmée
Il est donc clair qu’il nous est, à l’heure actuelle, donné de nous délecter du chant du cygne de “l’industrie musicale”. Il faut en effet voir qu’elle repose sur un mécanisme extrêmement pervers dont l’idée de la disparition ne peut que provoquer l’euphorie : le fait de redistribuer l’argent proportionnellement aux ventes d’un morceau ou d’un album. Cela semble logique au premier abord si, comme l’industrie du disque l’a toujours fait (et comme son nom l’indique), on conçoit un morceau de musique comme un bien matériel standard ayant une valeur marchande au même titre qu’une bouilloire ou un aspirateur. Convaincue de cela, elle s’est même progressivement mise à imiter le reste de l’industrie mondiale et son système de croissance continue grâce à l’obsolescence programmée (mécanisme visant à réduire artificiellement la durée de vie d’un produit en vue de son remplacement régulier).
Si l’on compare dans ce système deux exemples extrêmes, mettons d’un coté le tube de l’été, de l’autre un chef d’oeuvre : les deux commencent par l’achat du CD, au même prix. La grosse différence c’est qu’au bout d’un mois ou deux, l’été fini, ce tube de l’été commence finalement à sérieusement vous taper sur les nerfs, on arrête donc de l’écouter, et comme nous avons vu avant que l’être humain a beaucoup de mal à se passer de musique, il faut trouver rapidement autre chose à écouter et l’on se rabat sur le morceau du moment qui lui aussi tombera en désuétude quelques semaines plus tard etc. Au contraire, certains morceaux particulièrement bons peuvent être écoutés des années durant. La différence pour l’industrie musicale? Alors que vous avez acheté un chef d’oeuvre dans l’année et que vous continuez à l’écouter très régulièrement, vous avez acheté 4 tubes. Économiquement, il n’y a pas de doute, produire de la musique jetable rapporte beaucoup plus que des oeuvres de qualité!
Nouvelle donne
Avec la disparition de cette industrie, les cartes vont progressivement revenir dans les mains des seuls artistes. Ils ne pourront alors plus compter que sur eux-mêmes mais par chance, ce qui entraîne le déclin de l’industrie musicale permet aussi aux artistes de s’en passer.
En effet, avec Internet il est donné à n’importe qui de pouvoir faire entendre sa musique dans le monde entier. Ce n’est bien sûr qu’un potentiel, il lui manque pour cela une visibilité et c’est là dessus que compte encore l’industrie du disque pour attirer dans son escarcelle ceux qui rêvent de limousines et se voient plus comme stars que comme musiciens. Je ne crois pas que cela durera encore très longtemps. Quand cette industrie sera complètement exsangue elle n’aura plus les moyens de faire rêver personne.
Ceci est en plus concomitant d’un autre phénomène : l’extrême démocratisation des moyens de production. Aujourd’hui il est devenu très peu onéreux pour un groupe de s’auto-produire : pour enregistrer sa musique, plus besoin de louer des studios hors de prix ce qui forçait le musicien à faire appel à un producteur prêt à avancer les frais en vue d’un juteux retour sur investissement, pour certains types de musique un simple ordinateur peut suffire. De toutes manières les recettes de quelques concerts suffisent maintenant pour avoir les moyens de se procurer le matériel pour enregistrer.
C’est donc un tournant qui ne peut être bénéfique qu’aux artistes, encore faut-il qu’ils puissent en vivre.
Je crois que les sources de revenus vont se modifier profondément et revenir en quelque sorte à ce que cela pouvait être avant l’apparition du disque. Concerts et mécénat! Tout le monde semble avoir pensé aux concerts (ce qui explique la flambée des prix) mais pour le mécénat, cela peut paraître étrange et d’un autre temps. On ne voit plus trop de princes (je crois que cela existe encore) aller subvenir aux besoins d’un artiste dans le but de le voir continuer à créer des oeuvres qui lui plaisent. Un prince non, mais un groupe d’auditeurs, pourquoi pas? Nous aurions la possibilité de soutenir financièrement les artistes qui nous plaisent, dont on se sent proche ou qui ont pu jouer un rôle important dans notre vie, qui pratiquent une musique en tant qu’art.
C’est pour tenir compte de cela que la licence globale serait un système idéal.
On compte en France environ 20 millions d’abonnés à internet, si l’on regarde les chiffres du Syndicat National de l’Edition Phonographique (SNEP) :

le marché français du disque est en dessous de 600 millions d’euros annuel. Pour revenir à ce chiffre et dans l’hypothèse que le marché physique disparaisse complètement, ce qui ne sera vraisemblablement pas le cas de si tôt et continuera de manière plus ou moins marginale (cadeaux, fans etc.), il faudrait donc une licence globale de 30€/an soit 2.5€/mois.
Sans être énorme cela pourrait néanmoins constituer pour les moins riches un frein supplémentaire à l’acquisition d’un abonnement internet et donc ralentir la résorption de la fracture numérique. On pourrait alors envisager une possibilité de report sur la redevance audiovisuelle (générant tout de même 2 milliards d’euros annuels pour les seuls fonctionnements de France Télévision et de manière plus marginale, Radio France, Arte et l’INA). Même si cela n’a pas encore été voté, on voit bien se profiler l’idée que la simple possession d’un ordinateur chez soi suffira bientôt à rendre un foyer redevable. Il pourrait alors être envisagé de réserver 30€ (soit environ 1/4) du montant de la redevance à la licence globale ou, pour être plus réaliste, prendre un pourcentage plus faible et augmenter en fonction la redevance. Les foyers les plus modestes étant exemptés de cette redevance cela n’aurait pas d’impact négatif sur la fracture numérique.
La question de la redistribution
Encore faut-il trouver une redistribution tenant compte de ce que l’on vient d’énoncer : rendre compte du rapport affectif qu’il peut y avoir entre une oeuvre ou un artiste et ses auditeurs.
- Le nombre de téléchargements comme cela était proposé retombe à mon sens dans le même travers que de ne tenir compte que du nombre de ventes pour soit disant rendre compte de la qualité d’un oeuvre.
- Le nombre d’écoutes sur les plate-formes de streaming ne manquerait pas de donner lieu à une petite guerre du nombre de requêtes sur les serveurs, j’imagine déjà, chaque membre d’un petit groupe laissant tourner son navigateur internet en mode “rafraîchissement toutes les 5 sec” pour tenter d’accroître leur part du gâteau alors que les majors en mettraient 500 pour faire monter les statistiques de leur dernier poulain, on retomberait une fois de plus dans la loi du plus gros (ou dans une saturation de la bande passante des plate-formes).
Dans un internet libre et décentalisé, il ne peut plus être question que de posture morale, on peut alors imaginer un système de redistribution grâce à des points : Un certain nombre seraient attribués à chaque personne ou foyer, identifié individuellement par exemple grâce au contrat avec leur FAI, libre à elle de les redistribuer comme elle l’entend.
Le rapport entre le nombre de points attribués chaque mois à un artiste et le nombre total de points distribués donnerait la part de la licence globale collectée lui étant attribuée.
NB : Pour tenir compte de la diversité des ayant-droits et ne pas léser les “travailleurs de l’ombre” que sont les compositeurs et les paroliers, il faudrait en fait que cela s’applique à des albums et des morceaux plutôt qu’à des artistes nominativement. Les détails d’un système de répartition viable et juste n’ont pas leur place ici et feront l’objet d’un prochain billet.
A ce moment là, les points serviraient uniquement à calculer la répartition, et encouragerait les groupes suscitant une véritable sympathie avec leur public. Les personnes écoutant de manière complètement passive de la musique, se fichant au final de supporter un artiste plutôt qu’un autre et ne se donnant pas la peine de redistribuer leurs points, céderaient du coup leurs voix quant à la répartition de la licence à ceux ayant une démarche active de support de l’activité musicale.